L'incendie de l'Institut d'Egypte au Caire en décembre dernier pose à nouveau la question fondamentale de la préservation du patrimoine historique en Egypte, patrimoine unique et exceptionnel tant par sa diversité que par sa densité.
Après une tentative de pillage au Musée des Antiquités au printemps dernier qui aurait pu se révéler dramatique, c'est l'Institut d'Egypte, fondé par Bonaparte en 1798 qui est parti en fumée. Avec lui, à jamais perdus, quelques 200 000 ouvrages et, parmi eux, des trésors inestimables tant sur le plan des connaissances scientifiques que sur celui des témoignages accumulés en deux siècles de recherches sur les rives du Nil.
Alors que dire face à une telle perte irrémédiable sinon s'insurger? S'insurger contre l'attentisme coupable dont les Occidentaux ont fait preuve durant des décennies face à des élites locales corrompues qui fonctionnaient aux honneurs et aux pots-de-vin (les Zahi Hawass et consorts), pour préserver un chantier de fouilles par-ci ou une exclusivité par là. Dénoncer cette révolution si bien partie avec des motifs nobles et qui est en train de prendre le pli d'une guerre civile latente d'où seuls les partis d'extrémistes iconoclastes sortiront vainqueurs. Poser enfin le doigt là où cela fait mal sans langue de bois et disant que le autorités égyptiennes n'ont jamais été capables d'assurer la protection de leurs richesses patrimoniales, antiques ou médiévales. Sans le soutien constant de grands nombre de pays, jamais l'Egypte de l'époque post nasserienne n'aurait pu bâtir son économie sur le tourisme. On nous a rebattu les oreilles avec les pillages en règle des XIXème et XXème siècles qui ont largement alimenté les musées occidentaux et les collections particulières, soit, mais la situation est-elle meilleure aujourd'hui malgré le mea-culpa généralisé des anciennes puissances coloniales ou dominatrices?
Il ne faut plus hésiter à dire qu'à l'heure actuelle, plus aucun site, plus aucun objet archéologique n'est en sécurité en Egypte. La faute aussi à un fossé culturel immense et paradoxal qui a fait des grandes heures de l'Antiquité et de la période médiévale la fierté d'un peuple égyptien qui se soucie pourtant comme d'une guigne de l'appropriation de son histoire.
Mais comment en vouloir au fellah qui doit batailler avec le prix de pain en hausse et des conditions de vie toujours plus difficiles ? Les responsables sont au dessus d'eux. Il est facile et tellement puéril de se dire "descendants des pharaons" quand on n'est pas même capable de respecter une pierre gravée sous prétexte qu'elle le fut lors de "l'âge bête", comprenez la période pré-islamique.
Ce qui est effrayant dans cette affaire d'incendie de l'Institut- dont l'origine est contestée d'ailleurs (procédé bien pratique pour éviter de pointer du doigt les évidentes carences administratives et gouvernementales)- c'est de constater que ce drame était prévisible, donc évitable. Pourquoi la décision de mettre à l'abri les ouvrages les plus précieux n'a-t-elle pas été prise au moment où la Révolution commençait à se montrer menaçante, au printemps dernier? L'avertissement du Musée des Antiquités n'a-t-il pas suffi? Je suis effaré par le manque de prudence de personnes pourtant raisonnables par nature (des chercheurs, des responsables, des historiens et administrateurs) qui n'ont pas su écouter le bruit de la rue.
Aujourd'hui, le bilan est sans appel, catastrophique. Il est comparable à la mort des personnes qui se sont insurgées pour recouvrer leur liberté. En brûlant l'Institut d'Egypte, les abominables crétins, acteurs directs ou par omission, par manque de courage ou de prudence, ont coupé les quelques liens ténus qui nous reliaient encore à un passé d'un autre monde, celui de l'Orient des trois derniers siècles avec ses explorateurs, ses savants courageux et ses chercheurs opiniâtres. Je ne suis pas sûr que ce drame soit le dernier, en Egypte en particulier vu le contexte. Quand une personne qui dispose de biens n'est plus en mesure de les administrer ni de les entretenir, elle est placée sous tutelle. A l'échelle d'un Etat le mot est difficile à formuler et à entendre car il est lourd de sous-entendus. Il faudra pourtant bien y arriver et faire en sorte que le patrimoine historique égyptien -qui appartient avant tout à l'Humanité- soit géré par des institutions internationales faites de gens compétents et non plus par des potentats nationalistes ou corrompus qui ne savent même pas discerner Khéops de Cléopâtre.












